By | 3 janvier 2021

PDF de l’article

  1. Depuis les années 1920, le roman entretient avec la ville une vieille complicité. La dense étude de F. Weigel, issue de sa thèse de littérature comparée soutenue en 2017 : « Entre fragmentation et réappropriation : représentations des grandes villes dans le roman brésilien contemporain (1989-2012) », apporte son écot à ce sujet classique. Le titre du livre pose clairement le propos : le roman brésilien contemporain oscille entre la fragmentation de la grande ville – aussi fragmentée que le roman contemporain –, et la réappropriation ou travail formel pour embrasser la totalité polymorphe de la ville. Et la thèse postule que le parcours individuel prend le pas sur la carte panoramique.
  2. Le corpus comprend sept romans, qui portent peu ou prou chacun sur une grande ville du Brésil : O silêncio da chuva (1996) de Luiz Alfredo Garcia-Roza, sur Rio de Janeiro ; Eles eram muitos cavalos (2001), de Luiz Ruffato, sur São Paulo ; O fotógrafo (2004), de Cristóvão Tezza, sur Curitiba ; Relato de um certo Oriente (2008), de Milton Hatoum, sur Manaus ; Cidade livre (2010), de João Almino, sur Brasília ; Passageiro do fim do dia (2010), de Rubens Figueiredo, sur un quartier fictif dit du Tirol ; Estive lá fora (2012), de Ronaldo Correia de Brito, sur Recife. Choix plus ou moins justifié, qui renonce à d’autres récits et non des moindres de la même époque, du lendemain de la dictature (1985), ainsi qu’à de plus anciens qui, pour n’être pas ignorés, n’en sont pas moins assez peu pris en compte. Trois auteurs de référence, Henri Garric, Michel de Certeau, Bertrand Westphal surtout pour la géocritique, nourrissent l’analyse, qui peine à s’en distancier. Le résultat du travail couvre néanmoins un pan significatif de l’image romanesque de la ville brésilienne.
  3. L’A. procède en trois temps : « Première partie. Palimpseste de la représentation des villes », archéologie des représentations urbaines de la tradition et recréation des espaces urbains ; 2. « Deuxième partie. Points de vue littéraires sur la ville, du subjectif au général », parcours qui varient selon les sensibilités, disent les violences, les fractures sociales et les discontinuités urbaines, orchestrent enfin la tension entre le local et le global ; 3. « Troisième partie. Relectures romanesques du monde contemporain », approche de l’entre-deux peut-être salvateur, mais créatif, que forgent les œuvres pour contrer la segmentation urbaine. Plan classique : substrat urbain et littéraire du corpus, focalisation des réalités, originalité des œuvres. Le détail est plus tortueux, et les redondances d’une partie à l’autre, pas rares.
  4. Le chapitre I, « Juxtaposition des traditions littéraires et épaisseur des villes représentées », retrace la riche tradition de littérature urbaine qui se tisse au fil de l’urbanisation croissante du pays en autant de strates. L’exposé historique situe chaque œuvre du corpus en son contexte urbanistico-littéraire. Défilent les grands anciens, dont certains (Machado de Assis, Oswald de Andrade, Clarice Lispector, etc.) ont infléchi les œuvres du corpus. Le chapitre II appréhende la spatio-temporalité de chaque texte, qui varie avec le point de vue et la sensibilité des narrateurs impliqués. Le parcours de Cidade livre mythifie la Brasilia planifiée au sein même des terres. La marche à la fois linéaire et erratique dans la miasmatique Recife d’Estive lá fora métaphorise le destin du protagoniste Cirilo. La flânerie au Bairro Peixoto de Copacabana à Rio de Janeiro dans O silêncio da chuva épouse la « rhétorique cheminatoire » des personnages, en particulier du policier Espinosa, qui souligne l’hiatus entre la solitude de l’habitant pris dans le chaos urbain et le pittoresque affable de la cité. L’itinéraire se fait plus récurrent, plus brouillon, plus ouvert à l’altérité, dans la Manaus amazonienne d’Um certo Oriente, et surtout dans le quartier des immigrés arabes, au long de rues sinueuses, dans « un monde de couleurs et de remous » (p. 93). Dans Eles eram muitos cavalos, le parcours de la Babel de São Paulo en une journée procède par juxtaposition de fragments et mini-récits véristes, 68 en tout, des plus hétéroclites, tant la ville est impossible à survoler, même en hélicoptère. Dans Passageiro do fim do dia, le trajet en bus de Pedro dans le quartier fictif du Tirol, entre ses souvenirs et sa lecture du voyage de Darwin, traduit le fossé social entre le centre-ville d’où vient l’observateur, et ledit Tirol – le darwinisme social à l’œuvre. Le photographe d’O fotógrafo, qui suit cinq personnages à Curitiba, découpe à la façon d’une fotonovela la ville en photogrammes propices, à sa rêverie sur les relations géographiques. La plupart de ces textes ont pour support structural un itinéraire urbain, qui se confond avec la quête singulière ou plurielle des personnages. Les villes, qui concentrent le nombre et le lieu, ne cessent de se représenter elles-mêmes par divers procédés : flânerie à la Baudelaire, réalisme historique, monologue intérieur, utopie/dystopie, qui saisissent la polysémie toujours plus chaotique, anarchique, irreprésentable de l’espace urbain. En ce sens, ces représentations, qui ne sont certes pas une révolution esthétique, sont des réinvestissements dynamiques et actualisés de la problématique urbaine.
  5. Le chapitre III, « La ville exprimée par des points de vue subjectifs, décentrés, variés », examine précisément comment le jeu des voix, des focus, des subjectivités, des sensations les plus variées, à partir de la fin du XXe siècle, scrutent le réel urbain en démultipliant les perspectives et les parcours non conventionnels entre observation attentive et rêverie vagabonde. Prime alors, pour dire la ville, l’expérience sensorielle la plus intime.
  6. Le chapitre IV, « Un défi littéraire : dire la violence et l’éclatement des villes », postule que la dialectique du « malandresque » – le malandro profite de toute situation pour se faire coopter par la classe au pouvoir – est remplacée par celle de la marginalité, qui donne voix aux exclus et subalternes et scrute les fractures sociales. L’A. exploite ici la littérature anthropologique sur le Brésil (Roberto DaMatta, Antonio Candido). Au nanti, à l’homme aux dollars, s’oppose la masse inculte et fanatisée par les populismes. Telle scène apocalyptique de favela révèle les louches promiscuités qui nourrissent les dichotomies sociales. Cette approche du réel urbain est propice à la peinture de la violence, du crime, de la cruauté dans la société brésilienne. Ainsi, « (l)a variété des postures adoptées par les personnages et des situations romanesques permet de représenter un même espace sous diverses coutures et d’éclairer le fait que la ville est hétérogène et discontinue ; qu’elle est constamment sous-tendue par des polarités, dans un écartèlement, jamais figé, entre des centres et des périphéries » (p. 147). Segmentation et zonage, normes spatio-temporelles imposées par les pôles de pouvoir, semblent au cœur de la représentation urbaine. Il faut ici déplorer que les rapports ville-campagne soient peu abordés, et un auteur certes plus ancien comme Lobato Monteiro, avec ses Cidades mortas, négligé.
  7. Le chapitre V, « La tension entre le local et le global », inscrit la représentation de la ville dans son rapport avec la mondialisation qui contribue à creuser le fossé social entre le centre et la périphérie, le lieu et le non-lieu. De la sorte, « la fiction se fait l’écho discret d’une asymétrie spatiale qui caractérise le Brésil d’aujourd’hui, comme du reste la plupart des pays du monde » (p. 157). Le babil urbain dévide les lieux communs les plus éculés, qui procurent un cadre familier et structurent les références spatiales et temporelles. Mais le discours urbain pré-construit est aussi parfois déconstruit pour interroger les espaces et la culture du Brésil et échapper à la standardisation, dans un sens certes plus régionaliste mais encore articulé au national et à l’universel. L’A. en conclut que son corpus, malgré les facteurs d’uniformisation, offre néanmoins « une sorte de mosaïque du Brésil et de ses variétés culturelles, sous le prisme de la ville » (p. 177) : « un archipel culturel », dont le caractère fragmenté définit la brasilianité.
  8. Le chapitre VI, « L’hétérogène et la fluence au cœur de ses représentations », montre combien le doute sur l’existence même de la ville, suscité par la fragmentation urbaine, s’avère propice à la fiction, laquelle s’entend à représenter le chatoiement du divers urbain en recourant aux sous-genres littéraires et à tous types de discours. Le quotidien insolite et « l’inquiétante étrangeté » trouvent ainsi leur place dans la représentation.
  9. Le chapitre VII, « L’entre-deux de ces villes romanesques », insiste sur la constitution de mondes possibles et de virtualités dynamiques qui, dans les interstices, réinventent le quotidien et renouent le lien social, notamment avec l’autre, l’étranger, l’immigré de même qu’entre la maison, haut-lieu du pouvoir, et la rue, espace d’égalité et d’imprévu. Place est laissée non plus à l’utopie, mais à l’hétérotopie, contre-espace qui conteste tous les autres espaces.
  10. Le chapitre VIII, « Sept romans, sept villes d’encre et de papier », offre une relecture ultime des sept œuvres du corpus. Dommage que la matière de l’analyse déborde et démente le sous-titre qu’affiche l’A. pour caractériser chaque œuvre d’une formule.
  11. La conclusion générale, qui ramasse assez bien l’ensemble du propos, débouche sur le caractère infini et inachevable du catalogue des formes de ville dont parle Italo Calvino dans ses Villes invisibles.
  12. La bibliographie a un inconvénient classique : il est quasi impossible d’y retrouver vite un nom d’auteur car elle est classée par ordre thématique. L’index des noms n’aide pas non plus à la manœuvre. La recherche anglo-saxonne sur le sujet est négligée. Les études citées sur la ville brésilienne et sur sa représentation en littérature sont finalement assez peu nombreuses au regard de ce qui existe. L’article dense de Horst Nitschack, « Brasilianische Stadtliteratur der Gegenwart » [Littérature brésilienne contemporaine de la ville], <https://brasiliennachrichten.de/kultur-2/brasilianische-stadtliteratur-der-gegenwart> (consulté le 15.11.20), qui traite d’autres auteurs (Clarice Lispector, João Antônio, Rubem Fonseca, Paulo Lins, Patricia Melo, Luis Alberto Mendes, Reginaldo Ferréz, MV Bill, Celso Athayde) que ceux du livre recensé et insiste sur la difficulté des protagonistes à devenir sujets de leur propre histoire dans un monde saturé de violence, aurait par exemple servi à mieux mettre le corpus en perspective dans l’histoire de la littérature brésilienne. Le strict comparatisme interne que pratique l’A., et qui fait que sa thèse ne relève pas de la littérature comparée, fait l’impasse sur la comparaison avec les villes du reste de l’Amérique du Sud et du monde en général. L’apparat photographique part d’un bon sentiment, mais n’est pas dûment légendé et s’avère moins utile qu’une bonne carte pour situer les lieux. Le travail éditorial n’est pas non plus toujours rigoureux. Par exemple, l’ouvrage collectif d’Alain Guiheux est signalé en cit. à la p. 23, mais ne figure pas dans les pages précédentes ; peut-être l’éditeur français devrait-il adopter le modèle allemand, qui indique après op. cit. et entre crochets le numéro de la note où figure le libellé complet de l’item.
  13. Le fond même du travail ne va pas sans défauts. La langue de l’A. n’est pas toujours claire : une phrase comme « le roman se construit selon des mécanismes textuels et référentiels qui sont à l’œuvre dans la société urbaine » est obscure. L’expression manque en général de concision. À force de se vouloir aussi complet que possible, l’exposé en est assez touffu. Cela vient entre autres de ce que l’analyse distingue peu les plans littéraire et géographique. Faute surtout de présenter la trame narrative de chaque texte, l’A. ne dit point comment la ville s’inscrit dans l’économie du récit qui lui donne sens. D’ailleurs rarement situés dans le texte, les passages cités sont suivis d’une analyse souvent trop rapide et allusive, qui sert plutôt à illustrer les réalités urbaines que vient confirmer la géographie. De la sorte, loin que le roman renouvelle celle-ci par une approche insolite, hors des sentiers battus, heuristique en somme, c’est plutôt le contraire qui se produit : le récit littéraire est alors traité en pur document sociologique – écueil non évité. Et comme le tissu textuel est peu approfondi dans ses ramifications, certains aspects – l’articulation entre l’image de la ville et l’identité brésilienne, la ville et la campagne, la territorialisation et la sexualisation – sont négligés. Enfin, même si l’A. fait des reprises en vue de caractériser chaque œuvre du corpus, ces « synthèses » laissent à désirer. Au fil de ces itinéraires, ce livre foisonnant, nourri de lectures pluridisciplinaires, en apprend beaucoup au profane, sans doute aussi au spécialiste, sur l’identité, la réalité urbaine et la littérature du Brésil moderne et contemporain. Mais si la représentation littéraire ajoute du monde au monde, parvient-elle pour autant à réinventer la ville et l’art d’y vivre ?

Gérard Siary
Université Paul-Valéry Montpellier 3

 

François Weigel, Itinéraires urbains dans le roman brésilien contemporain, préface de Jean-Christophe Rufin, Presses Universitaires de Rennes, 2020, 292 p., bibliographie thématique et index compris. 
ISBN-10 : 2753579199 | ISBN-13 : 978-2753579194