By | 16 décembre 2019
https://cecil-univ.eu/c6_r2/ CECIL - Cahiers d’études des cultures ibériques et latino-américaines E. Uribe Carre&ntilde;o, O.&nbsp;S.&nbsp;Garzon, E.&nbsp;Schupper et A.&nbsp;Ribieras<em>&nbsp;</em>(dir.), <em>Colombie, comprendre le processus de paix</em> 2019-12-16 00:21:58 CECIL Blog post CECIL 6 CECIL 6 Recensions Recensions

CECIL#6 PDF de l'article

  1. L’ouvrage collectif Colombie, comprendre le processus de paix constitue une compilation originale sur les origines du conflit armé en Colombie et les implications du processus de paix signé en 2016. Il réunit, à cette fin, une quinzaine de spécialistes de la question, parmi les plus reconnus. Démarche originale, des étudiants (traducteurs des articles) ont été associés aux travaux, ce qui constitue de plus une pratique pédagogique d’un grand intérêt.
  2. Insérée à la fin du livre, une chronologie permet au lecteur d’appréhender l’histoire et l’ampleur du conflit armé depuis 1948, date de la mort du dirigeant populaire Jorge Eliécer Gaitán, jusqu’aux accords de 2016, en passant par la formation de différents groupes armés dans les années 1960, parmi lesquels les FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Colombia), qui aparaissent comme la plus ancienne guérilla d’Amérique. Les moments-clés de l’affrontement entre les groupes rebelles et l’État sont ainsi mis en lumière, ainsi que l’échec des différents pactes, armistices, trêves et autres négociations de paix entreprises par les autorités depuis le gouvernement de Rojas Pinilla en 1953.
  3. L’ouvrage souligne par ailleurs les paradoxes de l’accord de paix de 2016, sa longue maturation et l’intervention de nombreuses personnalités étrangères et des organisations internationales pour encadrer ce processus. Malgré la diminution des morts violentes, des enlèvements et des attentats qui a suivi le moment où les FARC ont commencé à négocier, cette initiative n’a pourtant pas donné lieu à consensus. Au contraire, le pays s’est divisé : les habitants des grandes villes (50 % de la population), qui n’ont pas subi directement les conséquences du conflit armé, ont voté contre les accords de paix lors du référendum de 2016 ; la droite traditionnelle et conservatrice, l’oligarchie foncière, les églises évangéliques et les principaux médias ont suivi l’ancien président Álvaro Uribe et les partis d’extrême droite, pour qui la guerre valait mieux que la paix ; le reste de la population (paysans, victimes de violence, syndicats, étudiants, partis politiques alternatifs, ONG…) est descendu dans la rue pour soutenir le processus de paix, sans que cela s’avère suffisant pour consolider ces accords et faire appliquer les promesses que ceux-ci renfermaient. Divisé en quatre chapitres organisés de façon chronologique, ce livre nous aide par ailleurs à mieux comprendre un conflit long de cinq décennies et les enjeux des accords de paix de 2016.
  4. Le premier chapitre, intitulé « L’origine du conflit», montre que la propriété foncière est au cœur du problème depuis les années 1920 : répartition inégale, appropriation et capitalisation des terres, expropriations violentes, résistance armée des communautés paysannes, répression, violence généralisée, etc. Il s’en est suivi une profonde inégalité sociale, avec une minorité puissante qui a tout mis tout en œuvre pour empêcher la participation politique de la majorité ou réprimer violemment les mouvements populaires. L’intervention des États-Unis dans les affaires intérieures du pays, à partir des années soixante-dix avec la doctrine militaire de l’ennemi interne, renforcée au cours de la décennie suivante avec le « Plan Colombia », censé éradiquer les cultures illicites, n’a fait qu’aggraver les tensions déjà existantes. En effet, cette lutte contre le trafic de drogue a constitué un prétexte pour imposer une politique de guerre froide et permettre l’appropriation et l’exploitation des matières premières par des multinationales.
  5. Historiquement, la Colombie a été l’un des rares pays d’Amérique latine à se soumettre sans condition aux desseins du Pentagone. Les différentes guérillas colombiennes, dont les FARC, s’étaient formées au cours des années soixante, au lendemain de la Révolution cubaine, dans le but d’obtenir une meilleure répartition des terres. Les experts s’accordent à dire que le conflit armé entre l’État et les FARC s’est intensifié au début des années quatre-vingts avec l’expansion du trafic de drogue et l’entrée en scène de groupes paramilitaires armés. L’essor de ces derniers a été favorisé par le gouvernement national et certains maires locaux pour lutter contre la guérilla. En institutionnalisant ces gangs criminels avec le soutien des appareils de la police d’État, la violence et la confrontation avec la guérilla ont déraillé, provoquant une guerre sans faille qui a causé plus de 250 000 morts directes, 800 000 indirectes et six millions de déplacés, sans compter des dommages matériels incalculables.
  6. Dans le chapitre II, « Le processus de paix (1982-2017) », les auteurs ont suivi pas à pas les différentes actions menées sous les gouvernements de Belisario Betancur, Virgilio Barco, César Gaviria, Andrés Pastrana et Álvaro Uribe dans le but de parvenir à une paix durable.Quel que soit le gouvernement en place, toutes ces tentatives ont échoué, car elles signifiaient « un pacte silencieux quant à la responsabilité des élites » : paysans et fermiers, les véritables victimes du conflit, n’avaient aucune visibilité ni aucun droit à la moindre indemnisation. De même, comme le souligne Daniel García Peña, les quelques trêves négociées firent long feu parce qu’elles n’avaient pas de suivi et qu’il manquait dans les négociations une réelle volonté politique, tant de la part de l’État que des guérillas. Aux dires des quelques combattants, « cette histoire a été répétée maintes fois afin de montrer que la trêve est toujours un piège tendu par l’autre ». Ce contexte d’échecs successifs met d’autant plus en valeur l’importance des négociations engagées en 2012 entre l’État et les FARC, qui ont abouti à l’accord signé en 2016 pour mettre un terme définitif au conflit.
  7. Le chapitre III, consacré au « Processus de paix à La Havane », explique les raisons pour lesquelles le processus de paix a été long et ponctué de nombreux obstacles. Premièrement, les parties devaient accepter de « rompre le lien profond entre la violence et politique, caractéristique de l’histoire de la Colombie depuis les origines de sa vie républicaine ». Deuxièmement, il fallait démanteler « le regard complotiste de la politique » de ceux qui pensaient qu’avec cet accord, l’État capitulait devant les demandes des FARC. Troisièmement, l’accord obligeait la guerilla à de nombreux engagements, fondés sur « un système global de vérité, justice et non-répétition », et contraignait l’État à engager des réformes structurelles, économiques, politiques et culturelles, en particulier en ce qui concerne la propriété foncière (réforme agraire). Enfin, comme un grand défi, on avait besoin « d’une pédagogie pour la paix » visant à dépolariser « les regards opposés des acteurs impliqués » et à créer un climat de confiance parmi la population, ce qui semble difficile à réaliser sous le nouveau gouvernement de droite d’Iván Duque.
  8. Pour finir, le quatrième chapitre, intitulé « Écueils et atouts », regroupe quelques brefs commentaires d’écrivains, de journalistes, médecins et enseignants. L’épilogue contient des réflexions, également brèves, sur le concept de révolution, un concept polysémique et controversé. Ces deux derniers chapitres ne contribuent pas beaucoup à la discussion, sauf à corroborer ce qui a été dit dans les premiers.
  9. Un consensus se dégage parmi les spécialistes qui ont participé à l’ouvrage. Tant que le pouvoir sera contrôlé et imposé « par une puissante minorité structurée selon des intérêts internationaux » et que les causes profondes et structurelles du conflit ne seront pas résolues, il n’y aura pas de démocratie représentative et il ne sera pas possible de renforcer les institutions de l’État sur les plans économique, politique et culturel. Il ressort clairement du livre que l’objectif de la justice transitionnelle est de mettre fin aux abus commis par les deux parties, l’État et les FARC. Chacun doit assumer la responsabilité de rendre justice et de réconcilier les Colombiens. Cette justice transitionnelle signifie qu’il ne peut y avoir de reconstruction et de consolidation de la paix tant qu’aucune réparation globale des victimes n’est prévue par les accords. Un autre point qui fait consensus est l’idée que l’État a manqué de pédagogie avant, pendant et après l’accord de 2016. Comme le souligne Fernán E. González, « les accords ne sont pas un point d’arrivée, mais un point de départ, car ils doivent être encadrés par un processus de réformes qui puissent conduire à la reconstruction du pays dans ses dimensions politiques, économiques et culturelles ». Le plus grand défi de l’accord politique entre l’État et les FARC, selon les spécialistes, n’a pas été la négociation difficile entre les parties, mais l’exécution de celles convenues dans l’accord.
  10. Bien que l’accord de paix ait permis à la Colombie de faire un grand pas en avant, il est nécessaire de « déjouer les innombrables pièges de l’après-conflit », car il est tout à fait vrai que le pays « a déjà subi trente-trois années de processus de paix avortés ». L’après-conflit reste difficile car il y a encore beaucoup de ressentiment, lequel est vivement exacerbé et instrumentalisé par une minorité politique au Parlement. Cette polarisation limite les progrès dans la mise en œuvre des accords et la capacité à faire face à d’autres problèmes tels que les négociations de paix avec la guérilla de l’ELN (Ejército de Liberación Nacional) et d’autres groupes armés, la culture et l’exportation de drogues illicites, ou encore la corruption étendue dans les institutions de l’État et le secteur privé. Toutefois, les chercheurs s’accordent à penser que, même si l’accord de paix n’allait pas résoudre tous les problèmes, il constituait néanmoins un pas en avant par rapport aux précédentes tentatives de négociation. La fragilité de la paix a été démontrée récemment avec l’intérêt manifesté par le gouvernement pour faire échec aux accords de paix. Selon un éditorial du New York Times, « aujourd’hui, près de trois ans plus tard, avec la nation dirigée par les opposants aux accords, la paix serait en train de se désintégrer, ce qui serait un désastre pour le pays, pour la région et pour la cause de la démocratie[1] ».

Augusto Escobar Mesa
Université de Montréal

 

Colombie, comprendre le processus de paix, sous la direction d’Enrique, Uribe Carreño, Olga Stella Garzon, Estelle Schuppert et Aria Ribieras, Paris, L’Harmattan, 2017, 270 p.
ISBN : 978-2-343-13-567-0

 

[1] Sergio Gómez Maseri, « La paz en Colombia se está “desintegrando”, según The New York Times », El Tiempo, 24 de mayo de 2019.