By | 16 décembre 2019
https://cecil-univ.eu/c6_0/ CECIL - Cahiers d’études des cultures ibériques et latino-américaines Éditorial&nbsp;: Littératures contre-culturelles hispano-américaines (XX<sup>e</sup>-XXI<sup>e</sup>&nbsp;s.) 2019-12-16 00:01:54 CECIL Blog post Articles en français CECIL 6 CECIL 6 Dossier

CECIL#6 PDF de l'article

Alba Lara-Alengrin [1]
Véronique Pitois Pallares [2]
Université Paul-Valéry Montpellier 3
IRIEC EA 740

  1. Les mouvements contre-culturels surgissent au début des années soixante du XXe siècle comme une réaction contre la conception technologique, scientifique, matérialiste et mercantile du monde. D’après Théodore Roszak :

La contre-culture apparaît donc comme un abandon résolu de la longue tradition d’intellectualisme sceptique et laïque qui a été depuis trois siècles le principal véhicule de toute entreprise scientifique et technique en Occident[3].

  1. Bien qu’une généalogie littéraire de cette réaction contre la pensée scientifique puisse être retracée bien avant l’après-guerre – par exemple, les avant-gardes du XXe siècle – l’antécédent le plus évident des mouvements contre-culturels des années soixante est clairement la Beat generation. La contre-culture combine la musique, les drogues, la littérature et les modes de vie alternatifs, mais reste un concept protéiforme et donc problématique. Communes, amour libre, hédonisme, drogues psychédéliques, mysticisme, errance, figurent parmi les traits distinctifs de la contre-culture ; le mouvement hippie en est l’expression la plus identifiable, bien que s’y imbriquent aussi bien les mouvements des droits civiques, les mouvements pacifistes, le féminisme, les gays et les lesbiennes, les écologistes.
  2. Si la contre-culture en tant que phénomène socioculturel est née aux États-Unis, elle s’est rapidement propagée en Amérique latine où, de façon inespérée, elle a trouvé une voie d’expression privilégiée dans la littérature, notamment dans le Mexique des années soixante et soixante-dix, avec la dénommée littérature de la Onda. Son plus célèbre protagoniste, l’écrivain mexicain José Agustín, considère que la contre-culture

embrasse toute une série de mouvements et d’expressions culturels, pour la plupart de jeunesse, et collectifs, qui, depuis les marges, dépassent, réfutent et affrontent la culture institutionnelle[4].

  1. Avec Andy Bennett, nous envisageons le concept de contre-culture « en tant qu’outil pour analyser et expliquer des catégories d’idées, des pratiques et des croyances anti-hégémoniques passées et présentes[5] ». Bien que pour certains auteurs le concept de contre-culture puisse renvoyer à toute forme d’expression culturelle ou artistique contestataire ou de résistance, les articles de ce numéro thématique portent sur la production littéraire des années soixante à nos jours. Car ce qui distingue la contre-culture d’autres formes de résistance antérieures, c’est son immédiate diffusion internationale à partir des années soixante.
  2. Le dossier proposé à la lecture se compose de six articles, qui constituent chacun une revisite approfondie des communications et débats tenus lors du colloque « Littératures contre-culturelles en Amérique latine (XXe-XXIe) », organisé avec le soutien du laboratoire LLACS par Alba Lara-Alengrin, Karim Benmiloud et Véronique Pitois Pallares à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, les 15 et 16 juin 2017. Ces travaux sont ici présentés suivant l’ordre chronologique de publication des écrivains et des œuvres étudiés, afin de mettre en évidence les inévitables liens et dialogues qui s’établissent entre les corpus retenus pour analyse, mais aussi, et surtout, entre les réflexions menées par les auteurs de ces contributions scientifiques.
  3. Ainsi, c’est l’article de Lionel Souquet consacré à l’œuvre romanesque et théâtrale de l’écrivain argentin Copi, « Esprit français et contre-culture latino-américaine chez Copi », qui ouvre ce dossier thématique. L’auteur s’attache à présenter une figure littéraire originale et trop peu étudiée, en raison notamment de sa condition d’exilé, de laquelle résulte une double appartenance qui, en l’occurrence, ressemble plutôt à une double désappartenance. L’œuvre bilingue de Copi est ainsi passée au crible d’une lecture éclairée, essentiellement deleuzienne, qui révèle les rouages originaux et ambitieux d’un « artiste polyfacétique », « à la marge de la marge ». L’« homme-orchestre farfelu » qui aura majoritairement écrit en français s’impose au fil des lignes qui lui sont consacrées comme un ténor de la littérature mineure : « Toujours “Autre”, portant mille masques pour mieux se dévoiler, pudique jusqu’à l’impudeur, c’est le “nomade”, le “traversant”, le “schizo” deleuzien par excellence. »
  4. Inke Gunia, quant à elle, explore le versant autobiographique des œuvres de deux figures tutélaires de la littérature mexicaine de la Onda que sont Gustavo Sainz et José Agustín. C’est dans le récit d’enfance que l’auteure de « Las autobiografías de Gustavo Sainz y José Agustín: construcciones del yo y posicionamientos para acceder al campo literario en el México de los años sesenta» trouve les jalons contre-culturels d’une jeune génération en devenir littéraire qui cherche sa place et sa voix (sa voie ?) dans le Mexique tourmenté des années 1960 et 1970. Le je autobiographique de ces jeunes plumes s’attirera les foudres de la critique d’alors, en raison de son caractère manifestement égocentrique, qui rompt en cela avec la tradition plus mémorialiste qu’autobiographique qui prévalait jusqu’alors dans les lettres mexicaines. Sainz et Agustín livraient là des « auto-temoignages » qui leur ouvraient les portes du champ littéraire mexicain et, par là, la voie de l’écriture contre-culturelle dans laquelle leurs contemporains allaient s’engouffrer en leur emboîtant le pas et ainsi marquer profondément le cours de la littérature mexicaine de la seconde moitié du XXe siècle : « ils se distancient de la tradition poétologique et défendent leur propre poétique avec une intention clairement contre-culturelle. »
  5. Dans « Se está haciendo tarde (final en laguna), de José Agustín: el viaje sin retorno», Alba Lara-Alengrin poursuit l’étude de l’œuvre du chef de file de la Onda à travers l’analyse minutieuse de son roman « le plus contre-culturel », écrit en prison et publié en 1973. La spécialiste de l’œuvre d’Agustín s’emploie à déchiffrer les particularités linguistiques et discursives qui, dans ce roman, semblent porter à son comble la poétique contre-culturelle de l’auteur et représentent en cela un texte paradigmatique de la prose de la Onda : le caló, l’albur et autres jeux de mots et insolentes licences poétiques. Le voyage géographique se doublant d’un voyage intérieur psychédélique, Alba Lara-Alengrin se penche sur les échos dantesques et jungiens du parcours des protagonistes, pour mettre en évidence « la negación esperpéntica de la utopía de la revolución de las consciencias por medio de las drogas » qui passe notamment par « la inversión de las expectativas del viaje, la recreación de una atmósfera asfixiante y la saturación narrativa ».
  6. L’article qui suit s’attache à explorer l’inattendue dimension contre-culturelle de l’œuvre narrative du Chilien nomade Roberto Bolaño. Dans « Bolaño geek», Raphaël Estève dresse le profil eschatologique et philosophique des personnages de l’univers diégétique bolanien, notamment à travers la fascination pour la science-fiction et les figures protagonistes geek qui l’incarnent. Présentée tout d’abord comme « un lieu de dévoiement littéraire », l’engouement pour la science-fiction participe à la dimension lumpen-culturelle de l’écriture de Bolaño, à laquelle il apporte la « vitalité de l’imprévu et du désordre ». Dialoguant autour de l’esthétique du sublime kantien et du « devenir technique » heideggérien, Raphaël Estève propose une lecture originale de la portée post-apocalyptique de l’œuvre bolanienne, qui dépasse en cela la tendance auto-référentielle post-moderne.
  7. C’est vers la Colombie que le regard critique de Charles-Elie Le Goff se porte, à travers sa contribution « Variación sobre un tema de Frank Zappa en El ruido de las cosas al caer de Juan Gabriel Vásquez». L’article, essentiellement centré sur le cinquième chapitre du roman de l’écrivain colombien contemporain, explore l’importance structurelle et thématique de la chanson Who Needs the Peace Corps?, une création du chanteur de rock étasunien Frank Zappa, datant de 1968. Cet hypotexte récurrent sert de toile de fond – « telón de fondo melódico » – à la trame du récit, qui s’attache dans ce chapitre à retracer l’essor et l’apogée du narcotrafic en tant que co-création de la Colombie et des États-Unis. C’est tout un pan de l’histoire nationale, particulièrement traumatique, que convoque cette chanson, qui sert de fil d’Ariane mémoriel à la narration et aux personnages qui, une génération plus tard, interrogent meurtris cette charnière de l’histoire de leur pays et de leurs vies.
  8. Enfin, le dernier article de ce dossier opère un retour vers le Mexique, à travers les nouvelles du poète, narrateur et chanteur mexicain Julián Herbert. Dans « El fulgor del relámpago en la noche más oscura: la intertextualidad al servicio de la grandeza y decadencia en Cocaína de Julián Herbert», Véronique Pitois Pallares présente le rôle prépondérant de l’intertextualité dans le recueil Cocaína. Manual de usuario. Ce dialogue riche et fécond qui alimente le paratexte et les nouvelles en elles-mêmes permet à l’écrivain de brosser un tableau à la fois emporté et nuancé des espoirs et des désillusions qui rythment la vie des protagonistes, consommateurs réguliers ou occasionnels de la substance éponyme. Dans ces chroniques d’un naufrage annoncé, le vaste intertexte s’affiche comme un contre-point esthétique et révérencieux face à une thématique décadente, dans un ouvrage qui n’est peut-être contre-culturel qu’en apparence.
  9. Existe-t-il un cahier des charges de la contre-culture – pour reprendre l’expression de Lionel Souquet ? D’abord, comme celui-ci le rappelle, les textes contre-culturels sont contemporains du boom qu’ils ignorent et dépassent allègrement. D’un point de vue esthétique, il faut souligner le retournement des normes ou des poncifs littéraires. Ensuite, ce sont clairement des écritures avec un penchant notable pour l’oralité, le discours ordurier ou les jargons des prisonniers, des travestis, des prostituées, bref, le parler des bas-fonds.
  10. Le vitalisme et le culte de l’identité jeune sont aussi inhérents aux textes contre-culturels, tout comme un penchant pour le parricide, de la part de certains auteurs comme Copi ou José Agustín, qui se moquèrent des monstres sacrés nationaux, tels que Juan Rulfo ou Jorge Luis Borges, ou éliminèrent leur nom de famille de leur nom de plume. L’ethos des auteurs ressort avec force, de telle sorte que la figure de l’auteur vampirise souvent le texte. Dérision et irrévérence caractérisent souvent ces œuvres où les mythes sont détournés ou transgressés.
  11. Dès le départ, les mouvements contre-culturels arborent la musique juvénile comme un véhicule d’expression et de scission avec la culture « parente », en particulier, le rock, mais aussi, le punk et, plus récemment, le rap. Cela apparaît dans certains articles, en particulier ceux consacrés à Se está haciendo tarde, de José Agustín et El ruido de las cosas al caer, de Juan Gabriel Vázquez.
  12. Parmi les leitmotives des littératures contre-culturelles, on remarque clairement l’expérience psychédélique, c’est-à-dire, la recherche des paradis artificiels comme un remplacement de l’expérience mystique, faut-il rappeler que Baudelaire – un écrivain contre-culturel avant la lettre ? – parlait du vice de l’homme comme étant la preuve de son goût pour l’infini. Dans la quête du climax, les personnages des textes contre-culturels reproduisent le vertige, le délire, la fureur. Il y a, dans cette fuite en avant, une dimension scatologique qui confine, parfois, comme c’est le cas de Bolaño, à l’eschatologie. De telle sorte que dans le sous-genre contre-culturel de la science-fiction, affectionné par le romancier chilien et ses personnages, l’écologie et l’apocalypse s’y côtoient : les vœux de Descartes, rendre l’homme « maître et possesseur de la nature », montrent leur triste revers. Ainsi, Raphaël Estève relève chez Roberto Bolaño un imaginaire du monde post-apocalyptique qui dévoile la contingence de l’humain.
  13. Pointée par Roszak dans son essai fondateur, la décadence est recherchée par les personnages contre-culturels, comme c’est le cas des protagonistes et des narrateurs des nouvelles de Julián Herbert, de Copi ou de José Agustín. Néanmoins, ces textes sont capables parfois de faire preuve d’une distance critique par rapport à la contre-culture même, comme ce fut le cas de Se está haciendo tarde, écrit en pleine fureur contre-culturelle, ou alors avec le recul, comme El ruido de las cosas al caer, qui déplore la consommation massive des drogues et, surtout, son corolaire, le trafic et la violence qu’il a engendrés en Colombie.
  14. De nouvelles identités d’auteur s’y détachent également, avec une préférence pour la différence, la marge, le hors-normes et les minorités ou les extravagances sexuelles.
  15. La décroissance, le développement durable, le pacifisme, la parité ont été postulés par les contre-cultures des années soixante. Aussi, les questions avancées par ces textes se révèlent d’une brûlante actualité, notamment en ce qui concerne deux points : la sexualité et l’écologie. C’est ainsi que, plus qu’une esthétique, les littératures contre-culturelles hispano-américaines véhiculent une éthique, toujours contestataire.

Références bibliographiques

Agustín, José, 1996, La contracultura en México, Mexico, Grijalbo.

Bennett, Andy, 2012, « Pour une réévaluation du concept de contre-culture », Volume !, 9-1, <https://journals.openedition.org/volume/2941>, consulté le 30/04/2019.

Roszak, Théodore, 1970, Vers une contre-culture. Réflexions sur la société technocratique et l’opposition de la jeunesse, trad. de Claude Elsen, Paris, Editions Stock.

 

Notes

[1] Alba Lara-Alengrin est maître de conférences en littérature hispano-américaine à l’Université Paul-Valéry. Elle a publié La quête identitaire dans l’œuvre narrative de l’écrivain mexicain José Agustín (1964-1996) et co-dirigé, entre autres, Tres escritoras mexicanas. Elena Poniatowska, Ana García Bergua, Cristina Rivera Garza et Amériques(s) anarchiste(s). Expressions libertaires du XIXe au XXIe siècle. Ses recherches portent essentiellement sur la littérature mexicaine contemporaine, l’identité, la littérature de la Onda, la voix narrative et la transterritorialité dans la littérature hispano-américaine. Contact : alba.lara-alengrin@univ-montp3.fr. Signature institutionnelle : Univ Paul Valéry Montpellier 3, IRIEC EA 740, F34000, Montpellier, France

[2] Véronique Pitois Pallares est maître de conférences en littérature hispano-américaine. Elle a soutenu une thèse en littérature mexicaine contemporaine en 2015, Sous le signe du je : Pratiques introspectives dans le roman mexicain (2000-2010), et a publié un ouvrage sur l’œuvre de Mario Bellatin, El arte del fragmento: El Gran Vidrio de Mario Bellatin, Universidad de Sonora, 2011. Contact : veronique.pitois-pallares@univ-montp3.fr. Signature institutionnelle : Univ Paul Valéry Montpellier 3, IRIEC EA 740, F34000, Montpellier, France

[3] Roszak 1968, p. 168.

[4] Agustín 1996, p. 129.

[5] Bennett 2012, p. 20.