By | 21 décembre 2018
https://cecil-univ.eu/c4_r2/ CECIL - Cahiers d’études des cultures ibériques et latino-américaines Elena de Lorenzo Álvarez (coord.). <em>Ser autor en la España del siglo XVIII</em> 2018-12-21 23:51:08 CECIL Blog post CECIL 4 | La fabrique de l’hérésie CECIL 4 Recensions Recensions

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  1. Que signifie être auteur dans l’Espagne du XVIIIe siècle ? L’ouvrage collectif Ser autor en la España del siglo XVIII tente d’apporter des réponses à cette question a priori simple et pourtant si complexe en cette période de mutations que constitue le XVIIIe siècle. Si le terme « auteur » semble être ici central, le verbe « être » est également fondamental, dans la mesure où il ne s’agit pas seulement de donner des définitions du terme « auteur » mais aussi de montrer comment chacun le vivait à sa manière. Comment un homme ou une femme deviennent auteur ? Comment chaque auteur se considère-t-il ? Pour qui ou pour quoi prendre la plume ? Pouvaient-ils être amenés à se façonner une image différente de leur propre personnalité ? Comment chaque figure était-elle considérée dans la République des Lettres ? Par ailleurs, le XVIIIe siècle étant une période de transition, parfois même de lutte, entre les Anciens et les Modernes, entre les courants baroque et néoclassique, et de modification de la figure d’auteur, nous pouvons nous demander si, et de quelle manière, cela transparaît dans la définition qu’un écrivain fait de lui-même.
  2. L’ouvrage de 526 pages réunit dix-huit articles accompagnés de leur propre bibliographie. Cette monographie comprend également un précieux index onomastique regroupant plus de mille entrées.
  3. Dans l’introduction, réalisée par Elena de Lorenzo Álvarez, professeure à l’Université d’Oviedo et actuelle directrice de l’Instituto Feijoo de Estudios del Siglo XVIII, sont posées les bases théoriques de la réflexion (voir le lien ci-contre). Ainsi commence-t-elle par évoquer la controverse autour de la définition et de la place de l’auteur dans la littérature et dans le système de fonctionnement de la communication littéraire. Elle insiste également sur un façonnement évolutif de la figure de l’auteur, selon les périodes et les changements culturels et littéraires, et sur la dimension politique de la construction de l’image de l’écrivain. Pour présenter le panel qui suivra, elle indique également qu’il existe différents rapports à l’écriture et à la publication et, de même, différents degrés de volonté et de conscience auctoriales.
  4. Succède à cette introduction une série de dix-huit articles. À la compilation d’articles théoriques, les dix-huitièmistes espagnols et britanniques en lien avec l’Instituto Feijoo de Estudios del Siglo XVIII ont préféré des études de cas, qui apparaissent par ordre chronologique. Ainsi donc, cet ouvrage recueille l’étude de dix-huit figures incontournables de la littérature du XVIIIe siècle espagnol, comme Feijoo, Jovellanos, les Moratín père et fils, ou encore le poète Quintana. Elles sont toutes suffisamment représentatives pour pouvoir révéler à travers leur parcours et leurs œuvres la grande variété des définitions de la figure auctoriale. Nous retiendrons la grande diversité des exemples retenus dans l’ouvrage. En effet, il peut s’agir tout autant d’hommes que de femmes, de péninsulaires ou de criollos. La présence d’autres modèles que le canon masculin péninsulaire, quoiqu’en nombre limité, nous a paru très appréciable. De même, tous les genres littéraires sont représentés car ces écrivains ont pu acquérir une notoriété certaine dans le domaine de la poésie, du théâtre, de la presse, de l’essai, du roman, etc. Leur point commun : avoir pris la plume au XVIIIe siècle.
  5. Ils considèrent tous leur activité de manière différente, depuis ceux qui n’ont nulle volonté de publier leurs écrits (comme Martín Sarmiento), ne considérant l’écriture que comme une simple activité récréative (José Antonio de Porcel y Salablanca, homme d’église, ne voit l’activité littéraire en dehors du domaine ecclésiastique que comme un exercice gratuit), jusqu’à ceux qui, comme Gabriel Álvarez de Toledo, le Péruvien Pedro de Peralta Barnuevo ou Juan Meléndez Valdés, développent une réelle stratégie éditoriale pour se faire un nom et une place dans les plus hautes sphères des institutions intellectuelles et politiques. Il y a également ceux qui ne prétendent pas vivre de leur plume, tels José de Cadalso, Nicolás Fernández de Moratín ou Tomás de Iriarte, parce qu’elle est incompatible avec leur profession première ou parce qu’ils n’en ont pas la nécessité financière. À l’inverse, d’autres ont une activité littéraire strictement professionnelle (Ramón de la Cruz, par exemple, écrit ses pièces sur commande, pour une compagnie et des comédiens précis). D’autres encore aspirent à vivre de leur écriture, comme Diego de Torres Villarroel, ou luttent pour la professionnalisation et la reconnaissance du statut d’auteur ainsi que pour la protection de leurs droits (Sarmiento, par exemple, même s’il ne publie pas, ou le poète Eugenio Gerardo Lobo). Certains auteurs recherchent principalement gloire et reconnaissance, comme Leandro Fernández de Moratín qui souhaite s’ériger avec son père en figures incontournables des lettres espagnoles, alors que d’autres se servent de l’écriture comme d’un outil de revendication (María Rosa de Gálvez publie notamment pour démontrer son talent aux écrivains hommes) ou d’engagement politique, au service du bien commun et de la nation. Les deux exemples majeurs en sont le bénédictin Benito Jerónimo Feijoo et l’homme d’Etat Gaspar Melchor de Jovellanos. Ce dernier, cependant, doit affronter les aléas de l’histoire, tout comme José de Vargas Ponce (marin, cartographe nautique et historien naval) qui s’adapte, comme d’autres avant lui, pour conserver son statut d’auteur et sa place dans les arcanes des institutions.
  6. Tel un kaléidoscope, l’ensemble des cas particuliers en vient à former un tout qui conduit sur une réflexion finale menée par Pedro Ruiz Pérez. Il propose une synthèse des contenus abordés dans ce recueil, tout en s’intéressant à la figure du poète et dramaturge José Joaquín Benagasi. Ainsi rappelle-t-il la grande variété des positions et des définitions de l’auteur, basées sur des modèles plus ou moins communs mais desquels émergent de nombreuses singularités.
  7. En somme, Ser autor en la España del siglo XVIII est un ouvrage qui permet de retracer la diversité des positions adoptées par les écrivains de l’époque, et les évolutions de celles-ci au fil des décennies en fonction des changements de l’histoire. Il ouvre également sur un renouvellement historiographique de questions que nous pensions déjà débattues et qui pourraient sembler déjà cernées.

Emilie Cadez
Université Toulouse – Jean Jaurès.
EA7412 CEIIBA

Lorenzo Álvarez, Elena de (coord.), 2017, Ser autor en la España del siglo XVIII, Gijón, Ediciones TREA, 526 p.
ISBN : 978-84-9704-10-6