By | 17 décembre 2018

CECIL#4 PDF de l'article

Michel Bœglin1
Université Paul-Valéry, Montpellier 3
IRIEC EA 740

La fabrique de l’hérésie. L’hérétique et ses représentations à l’époque moderne
Espagne, Portugal, Amérique
XVI
e-XVIIe s.

L. Valdés. Fresque de l’église de la Madeleine, Séville. Détail.
  1. Auxiliaire des autorités ecclésiastiques dans la défense de l’orthodoxie, pièce essentielle des monarchies catholiques de la péninsule ibérique, le Saint-Office était voué à garantir la discipline et à gagner l’obéissance des populations. Cherchant à s’assurer de nouveaux relais au sein de celles-ci, l’Inquisition n’eut de cesse de projeter le spectre de l’hérésie, pour mieux asseoir sa domination et cimenter l’unité des territoires des couronnes espagnole et portugaise dans la péninsule comme dans le Nouveau Monde.
  2. La construction de l’autre et la projection de son image ont toujours constitué un moyen de consolider le groupe social et d’en renforcer les liens. La visibilisation de l’hérétique dans les sociétés de l’automne médiéval et de l’époque moderne empruntait divers canaux, à travers la figuration et la représentation du crime de lèse-majesté divine, savamment mis en scène et orchestrés lors des autodafés. Forgée et diffusée par les édits de foi, par le cérémonial de l’Inquisition, par les prêches et les écrits, par la stigmatisation des hérétiques et de leurs familles (au moyen des san-benitos, des incapacités légales, etc.), la figure de l’hérétique informait les représentations collectives, creusant de nouveaux sillons dans le corps social et alimentant la crainte du diable. En signalant les dangers qui menaçaient la cité, l’image, la représentation et la mise en scène des cérémonies d’extirpation de l’hérésie constituaient autant de canaux destinés à magnifier l’institution et à entretenir la peur. Dans le même temps, les discours, les propos, les écrits, mais aussi les images firent l’objet de l’attention croissante de l’inquisition, soucieuse de débusquer les manifestations de l’hérésie et d’en contrer la diffusion, tout en créant, en contrepoint, un modèle de conduite auquel devaient se conformer les populations.
  3. L’élargissement du périmètre d’intervention du Saint-Office et des supports constitue l’un des premiers axes de ce numéro thématique des Cahiers d’Études des Cultures Ibériques et Latino-américaines. David Kahn (INU Champollion, Albi) revient en détail sur l’incrimination des innovations doctrinales et sur l’encadrement normatif au cours des années qui suivent le cri de protestation de Martin Luther à Wittenberg jusqu’à la veille du concile de Trente. Estelle Garbay-Velázquez (Université de Dijon) analyse, quant à elle, la criminalisation, au cours des mêmes années, des courants quiétistes castillans et les divers mots pour dire l’hérésie au début du XVIe siècle. À un moment où, au lendemain des Comunidades de Castille l’Inquisition tente d’endiguer les mouvements de contestation du magistère romain, l’hérésie alumbrada deviendra la première hérésie spécifiquement castillane, définie à partir de catégories juridiques préexistantes. Dans les deux cas du luthéranisme et de l’illuminisme, l’élargissement des attributions du Saint-Office fut progressif et la place accordée aux qualificateurs et aux consulteurs dans le cadre des procédures fut accrue pour leur permettre de cerner des hérésies nouvelles apparues à l’horizon de la modernité naissante.
  4. L’importance du débat religieux autour de cette « mystique plébeïenne », comme l’avait définie Alvaro Castro Sánchez dans un précédent numéro des Cahiers d’études des cultures ibériques et latino-américaines, transparaît également à travers l’analyse de Miquel Beltrán (Universidad de las islas Baleares) sur les questions de libre arbitre et autres notions de théologie employées par les alumbrados. La criminalisation de ces courants quiétistes ne se limita nullement au XVIe siècle : Rosa María Alabrús Iglesias (CEU Abat Oliva, Barcelone) poursuit l’étude du XVIe au XVIIe siècles de ces mouvements et Pedro Vilas Boas Tavares analyse l’« invention » du molinosisme au Portugal, au lendemain de la condamnation de Miguel de Molinos à Rome, à la fin du XVIIe siècle.
  5. Mais fabriquer l’hérésie, ce fut également théâtraliser sa représentation. Borja Franco Llopis (UNED) revient sur la construction de l’hydre luthérienne dans l’art éphémère au temps des Habsbourg. Loin de se limiter à la Péninsule ibérique, son étude de l’imagerie s’étend à l’ensemble des possessions de la couronne des Habsbourg. L’imagerie de l’hérétique transparaît également dans les récits de la traque et de la répression de l’hérésie et mieux encore sous la plume des historiographes des Ordres ayant participé à celle-ci. La figure confuse de l’hérétique Constantino de la Fuente (1505 [?] -1559) a été soumise à un exercice de style de cette nature. Au fil des chroniques de l’ordre jésuite, le rôle des pères de la Compagnie dans la découverte de l’hérétique fut progressivement amplifié du XVIe aux XVIIe et XVIIIe siècles, au point que ceux-ci se sont présentés comme acteurs exclusifs de l’arrestation de cette figure. Tout le mérite de l’article d’Ignacio J. García Pinilla est d’analyser une histoire plus méconnue, celle, somme tout similaire, ayant pris forme chez les Dominicains, qui s’attribuèrent eux aussi un rôle central dans le démantèlement des cercles de Séville et dans la chute de Constantino de la Fuente. Il recourt pour ce faire à des sources peu manipulées de l’ordre de saint Dominique de Guzmán.
  6. La représentation de l’hérétique est aussi tributaire des préjugés que subirent certains groupes sociaux et qui en informèrent la perception. Si le cas des femmes et de la sorcellerie est connu en la matière, Shems Kasmi (Université Toulouse Jean-Jaurès) s’intéresse quant à lui à un autre groupe dans le cadre de la société coloniale du XVIe siècle en Nouvelle-Grenade. Les métis, à cheval entre deux mondes et deux sociétés – la société indienne et la société créole – pâtirent des préjugés, furent souvent dénoncés devant les représentants de l’Inquisition et firent, en définitive, l’objet d’un discours de diabolisation et de stigmatisation.
  7. Ce numéro des Cahiers d’études des cultures ibériques et latino-américaines replace ainsi le jeu des constructions de l’hérésie au regard des pratiques sociales et politiques dans les sociétés modernes. À travers la criminalisation des discours critiques, l’hérétique était celui qui venait saper l’unité mais aussi, indirectement, celui qui manifestait son opposition aux autorités de la couronne ou pactisait avec les ennemis réels ou prétendus de celle-ci. Au service de l’Église et de l’État, l’institution inquisitoriale était d’une une redoutable efficacité dans le cadre du processus de confessionnalisation à l’œuvre : un témoin averti de son temps, l’Italien Giovani Botero, écrivait ainsi, dans sa Raison et gouvernement d’Estat, « de toutes les lois, il n’y en a aucune plus favorable aux princes que la chrétienne, pour ce qu’elle leur soumet non seulement les corps et les biens des sujets… mais aussi les volontés et les consciences : elle lie non seulement les mains mais les affections et les pensées[2] ».

Notes

[1] MCF HDR. Il a notamment publié L’Inquisition espagnole au lendemain du concile de Trente. Le tribunal du Saint-Office de Séville (1560-1700), Montpellier, Presses de l’Université, 2002, Réforme et dissidence religieuse au temps de l’Empereur. L’affaire Constantino de la Fuente (1505 – 1559), Honoré Champion, Paris, 2016 et co-dirigé avec D. Kahn et I. Fernandez Terricabras l’ouvrage Reforma y disidencia religiosa. La recepción de las doctrinas reformadas en la Península ibérica en el siglo XVI, 2018, Madrid, Presses de la Casa de Velázquez, consultable sur Open Edition Books <http://books.openedition.org/cvz/5657>. Signature institutionnelle : Univ Paul Valéry Montpellier 3, IRIEC EA 740, F34000, Montpellier, France.

[2] Giovani Botero, 1599, Raison et gouvernement d’Estat, en dix livres…, Paris, Guillaume Chaudière,  livre II, p. 108.