By | 20 octobre 2017
http://cecil-univ.eu/c3_92/ CECIL - Cahiers d’études des cultures ibériques et latino-américaines La traduction en castillan du <em>Beiträge zur Geschichte des spanischen Protestantismus </em>(1902) d’Ernst H. J. Schäfer 2017-10-20 14:31:24 © CECIL Blog post CECIL 3 | Écrire sous la contrainte CECIL 3 Recensions Recensions Réforme

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Couverture, table des matières et prologue de E. H. J. Schäfer

  1. En cette année de commémoration des cinq cents ans de la naissance de la Réforme, force est de constater que les travaux sur le sujet en Castille se sont considérablement étoffés ces trois derniers lustres. Plusieurs ouvrages sont venus traiter ce sujet longtemps négligé par l’historiographie espagnole. On citera les travaux de Werner Thomas, de Stefania Pastore, de Gianclaudio Civale, de Tomás López Muñoz pour ne citer que ceux-là. Mais c’est une œuvre qui attendait depuis plus d’un siècle son traducteur qui est enfin disponible en castillan : l’ouvrage d’Ernst H. Johan Schäfer, le Beiträge zur Geschichte des spanischen Protestantismus und der Inquisition im 16 Jahrhundert.
  2. Paradoxalement, malgré une extrême richesse des sources relatives à la Réforme sur le sol espagnol chez les sujets de Charles Quint et de Philippe II, l’historiographie relative à la Réforme en Espagne s’est longtemps intéressée principalement aux accusés protestants étrangers, en provenance d’Europe du Nord. Pourtant, à l’époque de l’Empereur, l’influence de la Réforme avait été tangible chez nombre de sujets espagnols : de Marcelino Menéndez Pelayo à Stefania Pastore, en passant par Marcel Bataillon, la controverse n’a cessé de diviser les historiens, à propos de la véritable nature des qualifications d’illuminisme (alumbradismo) et de luthéranisme retenues contre les sujets du roi d’Espagne. Cette histoire des groupes péninsulaires gagnés à la Réforme, étroitement liée à l’essor de l’humanisme dans la péninsule ibérique au XVIe siècle, a longtemps été l’objet d’un intérêt plus que relatif. La disparition de l’essentiel des procès inquisitoriaux n’avait fait que renforcer ce désintérêt, notamment les pièces des tribunaux de Valladolid et de Séville, villes qui avaient connu une répression vigoureuse contre les cercles réformés et assimilés comme tels au début du règne de Philippe II.
  3. C’est toutefois cette grande injustice que vient réparer la traduction en castillan faite par Francisco Ruiz de Pablos de l’imposant ouvrage d’Ernst Hermann Johann Schäfer, le Beiträge zur Geschichte des spanischen Protestantismus und der Inquisition, qui a constitué pendant plusieurs décennies  l’ouvrage de référence sur les cercles protestants de Séville et de Valladolid. Une œuvre à vrai dire davantage citée que véritablement lue car elle était difficilement accessible à un public non germaniste bien qu’elle apportât nombre de sources et de données pour éclairer un débat historiographique longtemps empreint de passions confessionnelles et politiques. En effet, au XIXe siècle, la question de la Réforme en Espagne avait été l’objet d’une sourde lutte entre cercles conservateurs et libéraux. Ainsi, aux yeux de l’historiographie catholique, il ne faisait guère de doute que les condamnés pour luthéranisme (la qualification criminelle employée pour l’hérésie protestante) étaient d’authentiques hérétiques, car ils avaient embrassé une foi étrangère au royaume. Il suffisait pour s’en convaincre de suivre les charges retenues par les inquisiteurs dans les procès pour hérésie ou, à défaut, les sentences. À la veille du XXe siècle, dans son Historia de los heterodoxos, l’historien cantabrique Marcelino Menéndez Pelayo n’hésitait pas à considérer nombre d’éminentes figures des lettres espagnoles indignes de figurer dans le panthéon national du fait de leurs accointances avec une confession honnie car étrangère à l’identité des terrritoires de la couronne. Au contraire, pour les libéraux et les protestants espagnols, ces mêmes accusés avaient pâti de l’arbitraire politique et de l’aventurisme fanatique de Philippe II, conformément à l’image de l’ « España negra » dépeinte par le Reginaldo González Montes et relayée par le martyrologe réformé de Jean Crespin.
  4. Si les travaux de Benjamin Barron Wiffen ou d’Edward Boehmer vinrent nuancer les thèses sans demi-mesure de Marcelino Menéndez Pelayo, l’ouvrage de Schäfer paru en 1902 chez C. Bertelsmann venait à point nommer éclairer la question de la Réforme en Castille comme l’historien des idées espagnol lui-même le reconnaissait. Tant le matériel brassé que la rigueur de l’analyse et la parfaite connaissance des rouages de l’Inquisition présentait sous un jour nouveau la question du protestantisme en Castille. Elle délaissait l’approche passionnée et confessionnelle présente dans d’autres œuvres qui l’avaient précédée et Ernst H. J. Schäfer, sans faire mystère de la profonde aversion que lui inspirait le tribunal de l’Inquisition et ses méthodes, faisait œuvre d’historien, reconstituait avec impartialité la trame des événements et analysait comment nombre de sujets du roi d’Espagne avaient adhéré au protestantisme.
  5. Avec les travaux de Marcel Bataillon à partir des années 1930 et le prodigieux élan que produisit la publication de sa thèse de doctorat dans les cercles d’historiens espagnols et auprès de l’hispanisme français, anglais et italien, une nouvelle vision des cercles réformés castillans se fit jour. Les travaux de l’hispaniste français renouvelèrent l’intérêt pour l’ouvrage de Schäfer (quand ils ne le firent pas découvrir), mais force est de constater qu’Erasme et l’Espagne éclipsa nombre des thèses de Schäfer, tant l’interprétation de Marcel Bataillon rencontra un vif succès : la théorie selon laquelle les cercles luthériens réprimés en 1559 à Séville et Valladolid étaient en réalité constitués d’érasmistes accusés à dessein par les inquisiteurs de luthéranisme pour mieux discréditer cette école de pensée, fit passer à un second plan le minutieux travail de l’historien réformé allemand.
  6. Or le propos de Schäfer avait été de faire justice à la réception de la Réforme dans divers cercles en Espagne au temps de l’Empereur. Né en 1872 dans les environs de Hambourg, Ernst H. J. Schäfer avait étudié la théologie puis l’histoire dans différentes universités allemandes, notamment à Leipzig et à Rostock. En 1898, alors qu’il était inscrit à l’université de Rostock, il réalisa un séjour d’études en Espagne et il recueillit une grande partie du matériel qui lui servirait à écrire son ouvrage de référence sur les protestants en Espagne. Établi à partir des pièces de procès de Madrid et de Simancas, le Beiträge zur Geschichte des spanischen Protestantismus und der Inquisition a été un admirable travail de recherche mais également un patient labeur de traduction, puisque compte tenu de la relative méconnaissance du castillan en Allemagne, l’auteur avait préféré traduire l’essentiel des pièces extraites des procès et de la correspondance. Il publia par la suite une autre étude qui fit date sur le conseil des Indes qui fut, elle, publiée en castillan durant les années 1935-1947 El Consejo Real y Supremo de las Indias : Historia y organización del Consejo y de la Casa de la Contratación de Indias.
  7. Signe de l’intérêt de l’université allemande pour l’archéologie et l’histoire espagnoles et du courant germanophile en Espagne durant l’entre-deux-guerres, le parcours de l’historien allemand révélait les liens noués entre les cercles académiques espagnols et allemands ; il illustrait également les accointances de ce dernier avec les valeurs national-socialistes et les liens croissants avec l’Espagne nationaliste. Son traducteur, Francisco Ruiz de Pablos, revient en introduction notamment sur le rôle et les discours de Schäfer lors de la grande Exposición del libro alemán, une foire du livre allemand itinérante qui fit halte à Séville en décembre 1938 et dont le but était de diffuser la propagande nazie dans une Espagne qui avait sombré dans la guerre civile (Schäfer 2015, I, 118-122).
  8. L’édition espagnole de l’ouvrage de Schäfer, éditée sous le titre Protestantismo español e Inquisición en el siglo XVI, comporte trois tomes publiés en quatre livres. Le premier volume de 653 pages comprend une imposante introduction du traducteur, dont les longues digressions desservent parfois le propos, pourtant fort opportun, de contextualisation de cette œuvre. A la suite, dans le même volume, le traducteur a rendu fidèlement l’étude historique du théologien et historien allemand dans un style élégant : en trois parties dans ce premier volume, sont présentés l’Inquisition moderne espagnole et les grands traits de la procédure suivie contre les accusés du Saint-Office, protestants tout particulièrement. Puis, après avoir étudié la diffusion du protestantisme dans l’Espagne de l’Empereur Charles et de Philippe II, Schäfer analyse, dans un troisième temps, l’histoire des communautés de Valladolid et de Séville.
  9. Le second volume de 585 pages réunit les pièces de la correspondance administrative des cours du Saint-Office de Barcelone, de Logroño, de Valence, de Saragosse, de Cordoue, de Cuenca, de Grenade, de Llerena, de Murcie et de Saint-Jacques de Compostelle. Une seconde section de ce deuxième volume est consacrée à Tolède et la troisième section fournit les pièces essentielles de la documentation existante sur les cercles luthériens de Séville. Les tomes restants (vol. 3 A et 3 B) réunissent les pièces d’archives inquisitoriales relatives à la communauté protestante de Valladolid. Près de 1700 pages de documents où l’on trouve des rapports, des lettres et des ordonnances de 1558 à 1588, et les pièces des procès de Marina de Guevara, de Francisco de Vivero et de Pedro de Cazalla. S’il ne s’agit pas des principaux accusés de ces groupes protestants de Valladolid démantelés à partir de 1557-1558, il s’agit de personnages-clés dans les villes de la province d’où provenaient les condamnés et qui étaient en lien avec les acteurs essentiels qui diffusaient les nouvelles doctrines et les écrits hérétiques. On y trouve également des témoignages d’accusés de protestantisme de Valladolid tirés du procès de l’archevêque de Tolède et primat des Espagnes, Bartolomé Carranza. Un procès dont les pièces ont aujourd’hui en très grande partie été éditées par José. I. Tellechea Idígoras.
  10. Le traducteur, F. Ruiz de Pablos, a choisi, de rechercher et transcrire les documents originaux manipulés et traduits et adaptés par l’auteur allemand et en toute logique, a préféré revenir aux sources initiales en réactualisant, de surcroît, les cotes des documents. Si certaines pièces de procès, comme celui de Pedro de Cazalla avaient déjà été éditées, la réunion dans un même ouvrage et conformément à l’esprit de Ernst Schäfer de l’ensemble des documents est une réussite. Le résultat est un ensemble de sources d’une incomparable qualité avec le référencement actualisé de celles-ci, pour les sources maniées par Schäfer aux Archives Générales de Simancas et qui furent en partie, au cours du XXe siècle, transférées à Madrid au siège de l’Archivo Histórico Nacional.
  11. Cet ouvrage édité par le CIMPE (Centro de Investigación y Memoria del Protestantismo Español) complète ainsi la collection Investigación y Memoria dirigée par Emilio Monjo et qui entend rééditer les principales œuvres des auteurs réformés de langue castillane mais aussi les principaux travaux de recherche sur le protestantisme en Espagne, en mettant l’accent tout particulièrement sur les sources documentaires pour reconstruire l’histoire des communautés et le parcours des auteurs de sensibilité protestante, avant la violente répression qui s’abattit sur eux à compter aux débuts du règne de Philippe II.
Michel Boeglin
Univ. Paul-Valéry Montpellier 3

Schäfer, Ernst H. Johann, Protestantismo español e Inquisición en el siglo XVI, traducción y estudio introductorio de Francisco Ruiz de Pablos, 2014, Séville :  Mad – Centro de Investigación y Memoria del Protestantismo Español, 4 vols. (1ère édition allemande : Gütersloh : C. Bertelsmann, 1902).

Vol. 1 : ISBN 13 : 978-84-676-9480-2; vol. 2 : ISBN 13 : 978-84-676-9481-9; vol. 3-A : ISBN 13 : 978-84-676-9482-6; Vol. 3-B : ISBN 13: 978-84-676-9530-4